Impressions et sensations du soir
Hélène Lenoir - Le magot de Momm ( © Les éditions de Minuit, 2001)
Écrivaine contemporaine, Hélène Lenoir a le souci de la précision. Elle écrit comme on filme, avec un grand sens du détail visuel et de l'environnement. Dans ses ouvrages, elle observe les psychologies individuelles et les jeux de pouvoirs dans les familles. Le Magot de Momm décrit les relations entre une grand-mère, Momm, sa fille Nann, sa petite-fille Lily et deux jumelles, Wanda et Violette. Ces femmes vivent toutes dans la maison de Momm. Ce passage est le début du roman.
Dehors, quelqu’un enfonçait des clous dans du bois dur, épais, un homme qui devait bricoler après son travail, vers six heures en juin. Les cerises étaient mûres dans les arbres, les roses entre deux floraisons, un orage avait ravivé la lumière et redonné de l’air à l’aube. On entendait aussi des enfants jouer contre les haies des jardins, devant les portes métalliques des garages où un ballon rebondissait quelquefois, tapage qui déclenchait des jurons, des menaces, criés par les fenêtres ouvertes derrière les stores abaissés là où donnait le soleil encore haut et chaud à cette heure. Ils étaient allongés côte à côte, nus sur le drap bleu pâle et ne se touchaient plus. La pointe chiffonnée d’un oreiller séparait leurs épaules. Leurs doigts s’effleuraient à peine sur la cigarette qu’ils se passaient, gardaient le temps d’une bouffée puis tenaient dressée, le filtre entre le pouce et l’index, et lâchaient quand les doigts en ciseaux de l’autre l’avaient saisie. L’homme continuait à enfoncer chaque clou en terminant la série des cinq grands coups de marteau réguliers par un doublé plus faible et sourd sur le bois. Il réparait peut-être une barrière ou construisait une palissade, quelque chose de solide en tout cas, côté jardin.