Impressions et sensations du soir
Dehors, quelqu’un enfonçait des clous dans du bois dur, épais, un homme qui devait bricoler1 après son travail, vers six heures en juin. Les cerises étaient mûres dans les arbres, les roses entre deux floraisons, un orage avait ravivé la lumière et redonné de l’air à l’aube. On entendait aussi des enfants jouer contre les haies des jardins, devant les portes métalliques des garages où un ballon rebondissait quelquefois, tapage qui déclenchait des jurons, des menaces, criés2 par les fenêtres ouvertes derrière les stores abaissés là où donnait le soleil encore haut et chaud à cette heure.

Ils étaient allongés côte à côte, nus sur le drap bleu pâle et ne se touchaient plus. La pointe chiffonnée d’un oreiller séparait leurs épaules. Leurs doigts s’effleuraient à peine sur la cigarette qu’ils se passaient, gardaient le temps d’une bouffée3 puis tenaient dressée, le filtre entre le pouce et l’index, et lâchaient quand les doigts en ciseaux de l’autre l’avaient saisie. L’homme continuait à enfoncer chaque clou en terminant la série des cinq grands coups de marteau réguliers par un doublé plus faible et sourd sur le bois. Il réparait peut-être une barrière ou construisait une palissade4, quelque chose de solide en tout cas, côté jardin.

1. bricoler - faire des petits travaux soi-même en amateur, pas en professionnel

2. criés - Ce participe passé s'accorde avec deux sujets, donc il est au pluriel. L'un des sujet est masculin (un juron), l'autre est féminin (une menace) et le masculin prévaut.

3. une bouffée - une aspiration

4. une palissade - une clôture faite en planches