Marie Ndiaye – Rosie Carpe
© Les éditions de Minuit, 2001
Marie N’Diaye se distingue par la lucidité de son écriture. Elle traque l’indicible et parvient à tout dire , sans excès mais sans répit. “Rosie Carpe” est son septième livre, un roman poignant. Une jeune femme, Rosie, quitte Paris pour la Guadeloupe avec son fils Titi. Son frère Lazare lui a promis là-bas une vie facile. Elle ira de désillusion en désillusion.
Dans ce passage, elle attend son frère.
Première lecture :
Elle s’assit près de l’enfant, la grosse valise bien calée entre ses cuisses. Elle posa la main sur le bras maigre, presque transparent, de Titi, il tourna vers elle son visage anxieux, et Rosie lui souffla :
– Je vais t’acheter de vrais vêtements de vacances, tout un tas, oui. Tu seras content ?
– Et Lazare, où est Lazare, maman ?
– T’en fais pas, le voilà.
Et Rosie n’avait répondu ainsi que pour gagner un peu de temps, car l’inquiétude constante et sinistre de Titi la troublait (depuis toujours, disait-elle, l’enfant avait peur, sans motif, comme une chouette, un petit augure1 détraqué), et aussi dans le vague espoir que les mots feraient apparaître celui dont il était question, mais à présent ses yeux se plissaient et une chaleur soudaine rougissait sa nuque et ses joues, comme elle apercevait, dans la porte à battants2, la longue silhouette de son frère Lazare. Une éternité s’était écoulée depuis l’arrivée de l’avion, lui semblait-il. Elle pensa qu’elle s’était assoupie3 sans doute, car la salle était déserte et son propre crâne bourdonnait. Et la nuit était venue.
– Il est là, mon Titi. C’est lui, dit-elle sans joie, brusquement intimidée.
1un petit augure – Un augure est l’interprétation de signes qui prévoient l’avenir.
2la porte à battants – On pousse cette porte et ses deux parties, les deux battants, se referment automatiquement en battant. Elle ne peut pas rester ouverte.
3qu’elle s’était assoupie – qu’elle s’était endormie

