Jules Renard – Poil de carotte (1894)
Poil de carotte est l’autobiographie, à peine déguisée, de Jules Renard. C’est l’histoire d’un enfant martyr et de sa famille, les Lepic. Sa mère l’appelle Poil de Carotte et pour elle il a tous les défauts : sournois, sale, malfaisant. Dans cet extrait de la préface Jules Renard exprime que, même au sommet de sa gloire d’écrivain, il continue à ressentir le poids de son enfance malheureuse. Même ses amis illustres, Mirbeau, Tristan Bernard ou Susanne Després ne l’empêchent pas d’être malheureux.
Première lecture :
« Je suis malheureux. Non. Tout le monde va bien chez moi. Ma femme m’aime, mes enfants sont charmants. Mes amis sont dévoués. Ma pièce a du succès. Mes livres se vendent. Le chien de la concierge aussi m’adore. La famille, l’amitié, le travail, tout me réussit. Mais je suis malheureux. Je vais bien. J’aime déjeuner, dîner, souper. Le printemps me plaît1, et l’été, et l’automne, et l’hiver. Aucun agrément du monde ne me reste caché. Dans les musées, je goûte les chefs-d’œuvre2 au centuple. Mais je suis malheureux. J’ai tout ce qu’il faut pour parer au malheur, on m’a doué d’ironie, de méchanceté, de style. Et je pare chaque attaque particulière merveilleusement, j’ai paré la solitude avec une femme, une fille et un fils, l’incompréhension avec Mirbeau, Tristan Bernard et Susanne Després. Mais je suis malheureux. »
1le printemps me plaît – les verbes en -aître prennent un accent circonflexe sur le i devant un t : je plais, tu plais, il plaît. De même, s’il vous plaît.
2les chefs-d’oeuvre – On met un s au premier élément seulement de ce nom composé : un chef-d’oeuvre, des chefs-d’oeuvre

