Villiers de l’Isle d’Adam – Contes cruels (1883)
Les vingt-huit Contes cruels sont le cri d’un poète agressé par l’indifférence. Surnommé «le martyr de l’absolu» Villiers de l’Isle d’Adam exprime sa peur d’un monde déshumanisé. Le titre “Virginie et Paul”, une inversion du titre de Bernardin de Saint-Pierre “Paul et Virginie”, souligne le renversement des valeurs. Les beaux sentiments du passé n’existent plus.
Le passage suivant décrit la pureté du trouble amoureux naissant pour mieux faire apparaître, dans la suite du récit, la perversion de l’amour de l’argent.
Première lecture :
C’est la grille des vieux jardins du pensionnat. Dix heures sonnent dans le lointain. Il fait une nuit d’avril, claire, bleue et profonde. Les étoiles semblent d’argent. Les vagues du vent, faibles, ont passé sur les jeunes roses ; les feuillages bruissent1, le jet d’eau2 retombe neigeux3, au bout de cette grande allée d’acacias. Au milieu du grand silence, un rossignol, âme de la nuit, fait scintiller une pluie de notes magiques.
Alors que vos seize ans vous enveloppaient de leur ciel d’illusions, avez-vous aimé une toute jeune fille? Vous souvenez-vous de ce gant oublié sur une chaise, dans la tonnelle ? Avez-vous éprouvé le trouble d’une présence inespérée, subite? Avez-vous senti vos joues brûler, lorsque, pendant les vacances, les parents souriaient de votre timidité l’un près de l’autre?
1bruissent – C’est le verbe “bruire”, du troisième groupe, qui signifie “produire un bruit”.
2le jet d’eau – Un jet d’eau est un mécanisme qui projette de l’eau. Il y en a souvent dans les bassin des jardins et des parcs.
3neigeux – qui ressemble à la neige

