Brigitte Smadja – Des coeurs découpés
© Actes Sud, 1999
L’histoire se passe dans un milieu bourgeois parisien, Judith apprend le jour de ses quinze ans qu’elle est une enfant adoptée. Elle supporte le choc mais ce n’est qu’une apparence. Le traumatisme s’installe en elle. Le thème de l’adoption est traité dans toute sa complexité.
Dans ce passage, il est question de l’oncle René, un personnage sincère et vrai qui sert de repère dans un environnement de mensonges.
Première lecture :
À dix-neuf ans, il avait saisi l’opportunité de la guerre pour se révolter contre son père germanophile1, quitter la maison paternelle et donner sa vie dont il estimait qu’elle ne valait pas grand-chose2 à un idéal qui avait ceci d’unique: être radicalement opposé à celui de son père. Il s’était blessé, en obéissant aux ordres, à mettre des explosifs sur des rails, un soir d’été. Ses camarades étaient partis et René était resté au mépris3 des consignes pour voir l’explosion. Il voulait être témoin, ne serait-ce qu’une fois, d’une mission réussie. Il l’avait vue, de très près, de trop près; une gerbe de feu splendide, assourdissante, l’avait traversé. Sur le moment, il n’avait pas senti la douleur dans sa jambe droite. Un homme dont il n’avait aucun souvenir l’avait sauvé, soigné, caché.
1germanophile – qui aime la culture allemande
2pas grand-chose – Invariable, avec un tiret, et toujours dans un énoncé négatif. “Pas grand-chose” signifie “pas important”, “pas beaucoup”.
3au mépris de – sans respecter; ici, sans respecter les consignes, les ordres

