Guy de Maupassant – Contes du jour et de la nuit (1885)
Maupassant est l’auteur de contes naturalistes. Ses thèmes de prédilection sont la vie des paysans et des petits-bourgeois. Il a narré des aventures amoureuses ou les hallucinations de la folie. Le Bonheur, l’un des Contes du jour et de la nuit, montre la puissance de l’amour. Dans ce passage, un voyageur s’arrête un soir chez un couple de pauvres gens, dans un vallon isolé en Corse. Par hasard il vient de la même ville de France, Nancy, que la femme, laquelle avait fait scandale dans sa jeunesse en partant avec un soldat alors qu’elle était d’une riche famille. Le voyageur l’interroge.
Première lecture :
Avez-vous été heureuse, au moins ?
Elle répondit, d’une voix qui venait du cœur :
-Oh ! oui, très heureuse. Il m’a rendue1 très heureuse. Je n’ai jamais rien regretté.
Je la contemplais2, triste, surpris, émerveillé par la puissance de l’amour ! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s’était faite à3 la vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d’aucune sorte ; elle s’était pliée à ses habitudes simples. Et elle l’aimait encore. Elle était devenue4 une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait5 dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.
Elle n’avait jamais pensé à rien d’autre qu’à lui !
1Il m’a rendue – On accorde le participe passé avec le complément d’objet (m’) placé avant l’auxiliaire avoir.
2je contemplais – Le n devient m devant m, b, p : immobile, trembler, compter
3Elle s’était faite à – Elle s’était habituée à
4elle était devenue – Avec l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le sujet.
5Elle mangeait – On intercale un e entre un g et un a pour produire le son ge, comme dans “manger”.

