Gilles Abier – Fausses Compagnies
© Actes Sud, 2000
Gilles Abier est un auteur dramatique chez qui le langage est une arme perfide et redoutable. Son premier roman, “Fausses compagnies” est un drame contemporain écrit dans un style moderne.
Après la mort de sa mère, Thibaud vit avec son père et sa grand-mère, dans une ambiance conventionnelle, une situation difficile pour un adolescent rebelle.
Dans ce passage, on voit l’intransigeance de la grand-mère envers son petit-fils, en présence de Simone, c’est-à-dire madame Bâtron.
Première lecture :
-Bonjour, madame Bâtron, comment allez-vous ce matin?
Et je filai1 au salon.
-Comment? Tu ne fais pas la bise à Simone, mais qu’est-ce que c’est que ces façons? me dit ma grand-mère en remontant les manches de sa blouse de tergal.
Elle s’apprêtait à découper un lapin.
Je ne pouvais pas y échapper. Je dus m’exécuter2 et embrasser madame Bâtron. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus attrayant, un dimanche matin, en se levant. Elle a les lèvres toujours humides.
-Alors mon petit, on ne me fait plus quatre bises?
-Non, je ne me sens pas très généreux aujourd’hui.
Ma grand-mère me fusilla du regard3. Je ne savais jamais si elle était dupe, ou si, dans son esprit, dire bonjour était si immuable qu’elle ne réalisait pas que ça puisse m’être désagréable.
1je filai – On ne met pas de s à la fin car c’est un passé simple. Dans ce texte il y a une alternance de passé simple qui marque les actions et d’imparfait qui marque l’état des choses latentes.
2m’exécuter – C’est le verbe “s’exécuter” qui signifie “obéir”.
3me fusilla du regard – elle me regarda avec colère

