Anne-Marie Garat – L’amour de loin
© Actes Sud, 1998
Romancière, Anne-Marie Garat enseigne aussi le cinéma et la photographie.
“L’Amour de loin” décrit une image d’enfance, magique et sensuelle. Des paysages, des visages familiers de la maison de famille, Les Calinottes, près du village de Saint-Seurin, à côté de la ville de Blaye dans la région de Bordeaux. Le lecteur peut “déguster” le terroir, goûter le vin grâce à la poésie du langage.
Première lecture :
Avant que nous ne nous endormions, je veux te raconter quelque chose, à quoi je viens de penser soudain. Figure-toi, c’était il y a bien dix ans, peut-être davantage, un été je me tenais dans la petite chambre du grenier, aux Calinottes. J’ai toujours aimé cette petite chambre aux murs et au plafond lambrissés1, et sa petite fenêtre basse qui donne sur le toit en tuiles du cuvier2, d’où l’on aperçoit le fond du jardin, le puits3, le grand tilleul qui couvre le hangar et le chai4. Au loin, on voit le cimetière de Saint-Seurin, au milieu des vignes et, à l’horizon, par-delà les prés et les haies, l’autre rive lointaine du fleuve, la ville de Blaye, souvent brumeuse sous le haut ciel atlantique, dont les nuages extravagants m’enchantent. J’aime être dans cette chambre où nous passions nos vacances, enfants, chez notre grand-père, où j’ai dormi l’hiver avec des bouillottes5, et révisé mes examens, où j’écrivais, les étés de mon adolescence, des romans pour personne, où j’ai été heureuse.
1lambrissés – les lambris sont des planches de bois dont on recouvre les murs.
2du cuvier – Le cuvier est le bâtiment où l’on fait le vin.
3le puits – On met un s même au singulier
4le chai – Une cave au niveau du sol
5des bouillottes – Une bouillotte est une bouteille d’eau chaude pour réchauffer le lit quand il fait froid.

