Ahmed Kalouaz – De Barcelone au Silence
© L’Harmattan, 1994)
Ahmed Kalouaz est l’auteur de pièces de théâtre et de romans. Il dirige aussi des ateliers d’écriture. En tant que écrivain issu de l’immigration algérienne il exprime une quête de la filiation et de l’identité.
Dans De Barcelone au silence, d’Ahmed Kalouaz tente d’échapper au passé trop lourd à assumer, le souvenir de la mort de la jeune soeur, et de celle, plus symbolique du père.
Dans ce passage, il fait revivre sa soeur, morte quelques années auparavant dans un accident de voiture.
Première lecture :
Mon rêve me surprend parfois, tant je suis capable de pressentir les choses au point de les faire naître. Il m’arrive, à la fin de ces virées1 nocturnes, d’ouvrir les yeux en oubliant ce qui m’avait conduit là. Je brode alors, une main longue et fine, les moments de tendresse volée dans un hôtel. Il me suffit de prolonger l’immobilité la tête prise entre deux mains, pour que tout vienne, tout remonte. Des lointaines îles, débarquent des cargaisons de souvenirs, une noria2 de faits, de voix, de visages ternes ou émouvants.
Trois étés se sont écoulés depuis le départ de ma soeur.
J’arrive enfin à sortir cette photo qui me suit3 partout, en la montrant à ceux qui me parlent d’elle. Ma soeur est belle, et nous avons vieilli. D’un lieu inaccessible, elle brille, et nous sourit. Tous ceux que la mort a touchés4 de près viennent me dire leur sentiment puisqu’aujourd’hui, “toi, tu connais ces choses-là”.
1ces virées – ces sorties
2une noria – La noria est une roue qui tourne pour puiser de l’eau remontée d’un puits. Ici, c’est une image.
3suit – C’est ici le verbe “suivre”. Je suis, tu suit, elle suit, nous suivons, vous suivez, ils suivent.
4a touchés – Pour un verbe qui utilise l’auxiliaire avoir aux temps composés, le participe passé s’accorde avec le complément d’objet direct placé avant le verbe. Ici, le complément est le pronom relatif “que” qui représente “ceux”, un masculin pluriel.

