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E comme… l’eau

E comme… l’eau

La lettre de Françoise

Françoise Le Roux

C’est en effet un son (o) et c’est un mot, féminin : l’eau, une eau pure, une eau claire, une eau minérale gazeuse, ou non gazeuse dite aussi une eau plate.

L’origine du o qui s’écrit au, ou eau est imprécise. Elle se perd dans les recherches étymologiques. Mais la graphie e.a.u n’en demeure pas moins présente dans la langue française, et peut présenter des difficultés qu’il convient de régler. Le son o s’écrit de diverses façons, dont le:

-eau
-au
o
ô

Intéressons-nous cette fois seulement au o orthographié e.a.u., car il y a quelques constantes à repérer.

Sa prononciation est clairement celle d’un o fermé. La bouche fermée, arrondie.

Ajoutons qu’il se trouve essentiellement

Dans des mots monosyllabiques, c’est-à-dire constitués d’une seule syllabe : un veau, la peau, c’est beau.

Dans des terminaisons de mots : un bateau, un château, un chameau (ce mot désignant l’animal ou une personne détestable, ‘quel chameau!’), un escabeau (quelques marches pour pouvoir se hausser), un chalumeau…

Des noms de petits d’animaux : le petit du renard s’appelle le renardeau, celui de la souris est un souriceau, les petits lions sont des lionceaux. Notez que dans leur jeune âge ils n’ont pas de féminin.

Des dérivés : comme le bureau donne la bureaucratie, au sens de l’influence, parfois abusive, de l’administration de l’Etat.

Mais revenons à nos moutons, et, selon le titre annoncé, revenons-en à l’eau, objet de préoccupation écologique, si essentielle, si poétique. Commençons par quelques rappels d’ordre grammatical:

L’eau, une eau, de l’eau, pas d’eau, à eau, les eaux…

Il y a de quoi s’y perdre.

En ce qui concerne les eaux, c’est un pluriel en -x, toujours. Des eaux minérales, par exemple, les eaux de pluies.

Ensuite, il faut distinguer entre le sens partitif, c’est-à-dire l’expression d’une partie, d’une portion, d’une quantité de quelque chose, une quantité d’eau, un verre d’eau, une bouteille d’eau. Rappelons la règle de construction des quantitatifs, construits avec ‘de’: un peu ou beaucoup d’eau, pas d’eau, pas d’eau du tout, trop d’eau, beaucoup trop d’eau.

et le sens qualitatif, ce n’est pas du vin, c’est de l’eau. Prendrez-vous de l’eau? Oui, s’il vous plaît.

Les arts de la table

Notez qu’un verre d’eau est une quantité, tandis qu’un verre à eau, ou un verre à vin, une flûte à champagne, sont des verres spécialement conçus pour boire de l’eau, ou du vin… du champagne. Le verre à eau étant plus grand que le verre à vin.

Quelques métaphores illustrent la langue, comme

il faut se méfier de l’eau qui dort

c’est-à-dire des personnes ou des situations calmes en apparence, mais qui peuvent se révéler dangereuses.

ou encore

C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase

se dit d’une situation déjà tendue à laquelle s’ajoute un petit élément de trop qui la fait exploser. Ces expressions imagées existent dans beaucoup de langues et se comprennent naturellement.

L’Eau et les Rêves : un essai sur l’imagination de la matière du philosophe Gaston Bachelard sur la poétique des éléments.

Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de la Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules. Et quand octobre viendrait, avec ses brumes sur la rivière…
Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon « ailleurs » ne va pas plus loin. J’avais presque trente ans quand j’ai vu l’Océan pour la première fois. Aussi, dans ce livre, je parlerai mal de la mer, j’en parlerai indirectement en écoutant ce qu’en disent les livres des poètes, j’en parlerai en restant sous l’influence des poncifs scolaires relatifs à l’infini. En ce qui touche ma rêverie, ce n’est pas l’infini que je trouve dans les eaux, c’est la profondeur.

Pour illustrer le propos

Dans les années 50 l’écrivain Jean Giono réalise un film appelé L’eau vive sur un thème de société, la construction du barrage de Serre-Ponçon sur la rivière La Durance, dans le midi de la France. Un propriétaire terrien reçoit beaucoup d’argent de la part des promoteurs. Sa mort fait qu’une jeune femme, Hortense, une bergère, proche d’un berger, un oncle, hérite de cette fortune. Des membres de la famille sont prêts à tout pour récupérer l’argent. Mais elle glisse entre leurs doigts comme l’eau de la Durance. Elle rejoint son oncle, simple berger.

Guy Béart, écrit à la sortie du film une chanson sur le thème du barrage et de l’oncle désintéressé, supposé chanter la chanson de Béart, qui reste dans la mémoire collective. « Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive… », comme Jean Giono le dit :

Tout le long de cette Durance vivent des familles humaines. Pour les uns, ils ne voient que de la matière à turbiner (comprendre, faire des affaires lucratives), d’autres se représentent la rivière comme elle est dans les allégories, semblable à une jeune fille. Même grâce, même jeunesse que la jeune Durance, et probablement mêmes caprices.

La chanson est devenue un classique national.

Les paroles de L’eau vive

Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive
Elle court comme un ruisseau que des enfants poursuivent
Courez, courez vite si vous le pouvez
Jamais, jamais vous ne la rattraperez

Lorsque chantent les pipeaux (des flûtes), lorsque danse l’eau vive
Elle mène mes troupeaux au pays des olives
Venez, venez, mes chevreaux (les petits des chèvres), mes agnelets (petits agneaux)
Dans le laurier, le thym et le serpolet (des herbes aromatiques)

Un jour que, sous les roseaux, sommeillait mon eau vive
Vinrent les gars du hameau pour la mener captive
Fermez, fermez votre cage à double-clé
Entre vos doigts, l’eau vive s’envolera

Comme les petits bateaux emportés par l’eau vive
Dans ses yeux, les jouvenceaux voguent à la dérive
Voguez, voguez, demain vous accosterez (vous irez à la côte)
L’eau vive n’est pas encore à marier

Pourtant un matin nouveau, à l’aube, mon eau vive
Viendra battre (laver) son trousseau (le linge donné à la mariée) aux cailloux de la rive
Pleurez, pleurez, si je demeure esseulé
Le ruisselet au large s’en est allé.

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