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Accueil / Podcasts / La lettre de Françoise / J comme… je
J comme… je

Arthur Rimbaud en octobre 1871, à 17 ans (photographie : Étienne Carjat).

J comme… je

La lettre de Françoise

Françoise Le Roux

Je, c’est la première personne du singulier du pronom personnel sujet. C’est moi, quoi.

La prononciation

Ce son si doux, je ou j’ (j apostrophe) devant une voyelle,

je suis, j’existe

se prononce toujours en compagnie d’une voyelle qui le suit, comme le verbe jeter:

Jeter quelque chose à la poubelle.
J’irais volontiers me promener au soleil aujourd’hui et boire un jus de fruit quelque part.

On peut ajouter un nouvel* argument dans un raisonnement. On peut dire:

J’habite** dans un endroit charmant et j’y resterai jusqu’à la fin de mes jours si possible, car je souhaite n’avoir jamais à déménager.

*Concernant nouvel le mot a deux masculins singuliers : “nouveau” devant une consonne: on construit un nouveau bâtiment; “nouvel” devant une voyelle: on construit un nouvel immeuble.

**J’habite commence par un h qui ne se marque pas, qui ne compte pour rien dans la prononciation. Il y a un autre type de h, appelé le h aspiré, (comme dans le haut l’opposé du bas), le hasard, le haricot, la haine. On dit le haut, les haricots (et non pas les_haricots).

(voir dans mon cours en ligne A l’écoute de la langue française, le cours avancé n° 18)

La lettre g se prononce aussi comme un j lorsqu’elle est suivie d’un e, accentué (é, è, ê) ou non, comme dans le verbe déménager, faire un geste de la main, être gêné, ou lorsqu’elle est suivie d’un i ou d’un y comme dans une agitation, surgir, faire de la gymnastique.

La prononciation de je ressemble à celle de eu dans jeune par exemple,

un jeune homme, une jeune fille.

De même pour l’adjectif seul, seule. De même en ce qui concerne la peur, avoir peur de quelque chose. Et aussi pour le beurre. C’est le son e.

En revanche la prononciation de je est bien distincte de le jeu. Les enfants -et les adultes pourquoi pas?-

jouent
ils aiment jouer
ils aiment les jeux
le jeu de colin-maillard
le jeu d’échecs

(voir dans mes leçons en ligne, le dictionnaire de sons)

Petit livre d’Amour de Pierre Sala, 16e siècle | Partie de Collin-maillard avec des jeunes femmes

Je est un autre… Philosophie, psychanalyse? Poésie!

Le poète Arthur Rimbaud, a écrit dans une lettre à son ami le poète Paul Demeny, datée du 15 mai 1871, “Je est un autre”. Depuis, cette affirmation a fait couler beaucoup d’encre chez les philosophes et les psychanalystes, tel Lacan par exemple sur la question de l’altérité en moi-même, le rapport du Moi aux autres. La petite phrase a fait le buzz surtout en étant coupée de son contexte. Or Rimbaud tord le cou à la grammaire… et aux critiques malavisés. Dans les deux cas le coup est fulgurant. Retrouvons le contexte:

Dans un extrait large de la lettre à Paul Demeny:

On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? Les critiques !! Les romantiques qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise, du chanteur ?

Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.

Dans une autre lettre écrite deux jours avant, Rimbaud écrivait à l’un de ses professeurs, et dans le même esprit:

À Georges Izambard
Charleville, 13 mai 1871.

Cher Monsieur !

Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. – Moi aussi, je suis* le principe : je me fais cyniquement entretenir ; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles.

suis* – verbe suivre

Je me dois à la Société, c’est juste, – et j’ai raison. – Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, – pardon ! – le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, – bien d’autres espèrent la même chose, – je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! – je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris – où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.

Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre Voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots.

Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !

Vous n’êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. – Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni – trop – de la pensée:

La lettre se termine par l’envoi d’un poème que Rimbaud vient de faire

Le Coeur supplicié
Mon triste coeur bave à la poupe…
Mon coeur est plein de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe…
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe
Mon coeur est plein de caporal !

Le théâtre de Marivaux

Marivaux est un fin observateur de la vie au XVIIIe siècle. Il décrit la société, les maîtres et les valets et surtout les troubles de l’amour.

J’ai guetté dans le coeur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l’amour lorsqu’il craint de se montrer ; et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d’une de ces niches.”
Texte de Marivaux cité par d’Alembert (1717-1783) dans Eloge de Marivaux.

Notez que c’est à partir du nom de Marivaux que s’est créé le mot un marivaudage, lequel désigne des échanges de propos galants entre deux personnes en vue d’une séduction amoureuse.

Voici dans l’oeuvre de Marivaux, au théâtre, comme dans la vie?

Le Jeu de l’amour et du hasard

C’est la pièce de Marivaux la plus jouée, une comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois le 23 janvier 1730 à Paris. Dans cet extrait de l’acte I, Orgon, le père de Silvia, explique à sa fille qu’il a conclu un mariage pour elle avec le fils d’un ami. La servante Lisette assiste à l’entretien. La situation est que personne ici présent ne connaît le futur époux.

Monsieur Orgon. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t’aime. Dorante vient pour t’épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j’arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami ; mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus ; je te défends toute complaisance à mon égard. Si Dorante ne te convient point, tu n’as qu’à le dire, il repart ; si tu ne lui convenais pas, il repart de même.

Lisette. Un duo de tendresse en décidera, comme à l’Opéra : Vous me voulez, je vous veux ; vite un notaire ! ou bien : M’aimez-vous ? non ; ni moi non plus ; vite à cheval !

Monsieur Orgon. Pour moi, je n’ai jamais vu Dorante ; il était absent quand j’étais chez son père ; mais sur tout le bien qu’on m’en a dit, je ne saurais craindre que vous ne vous remerciiez ni l’un ni l’autre.

Silvia. Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.

Monsieur Orgon. Je te l’ordonne.

Silvia. Mais si j’osais, je vous proposerais, sur une idée qui me vient, de m’accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait.

Monsieur Orgon. Parle ; si la chose est faisable, je te l’accorde.

Silvia. Elle est très faisable ; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontés.

Monsieur Orgon. Eh bien, abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez.

Pour regarder la pièce dans son intégralité, jouée au Théâtre de Carouge :

Et voici les coordonnées du texte intégral

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Jeu_de_l%E2%80%99amour_et_du_hasard

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