Françoise Le Roux
Lorsque la n’est pas un article féminin singulier comme dans la France ou la Grande Bretagne, lorsque que là s’écrit avec un accent grave, c’est en grammaire un adverbe de lieu – un adverbe étant un mot invariable qui ajoute une précision.
L’emploi de là n’est pas aisé à définir. Les emplois sont nombreux.
Patrick Modiano, l’écrivain, écrit dans un style courant, un langage usuel. Voici par exemple, ci-dessous, quelques exemples extraits de l’un de ses livres, intitulé Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier :
Enfin, il se leva et se dirigea vers la partie de la pièce près des fenêtres, là où le soleil tapait trop fort.
Elle restait là, dans l’embrasure de la porte.
ll se rappelait le titre d’un roman qu’il avait lu: Le temps des rencontres. Peut-être ce temps-là n’était-il pas encore fini pour lui.
On aperçoit bien, là, le sens de l’épigraphe que Modiano donne à son livre intitulé Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier:
«Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre.»
Les là ne sont pas anodins, gratuits; ils contribuent, certes, à préciser des lieux, mais aussi à fixer des sensations : l’incertitude, l’hésitation, le flou, l’ombre comme dit Modiano.
On pourrait ajouter l’emploi de là qui consiste à souligner un autre point vague. Par exemple, si l’on vous pose à brûle-pourpoint (c’est-à-dire sans préambule, sans prévenir, sans préparation) une question à laquelle vous n’êtes pas en mesure de répondre, comme :
Savez-vous si la grève des transports en commun sera finie demain ?
Vous répondez :
Alors là, je suis incapable de vous répondre.
c’est-à-dire :
Sur ce sujet, je suis incapable de vous renseigner.
On a tendance à différencier ici et là, en disant qu’ici est près et là plus loin, mais ce n’est pas rigoureux. Là encore, dans ce cas-là précisément, nous trouvons un exemple dans un autre livre de Patrick Modiano qui s’appelle L’horizon, collection Folio page 85.
Au réveil, dans cette pénombre, elle éprouvait une sensation de vertige, comme si elle basculait par-dessus bord. Mais elle reconnut la valise en toile et cuir, là, tout près, et elle reprit confiance.
Là peut fonctionner en tandem – en binôme – avec un autre mot:
Là-haut :
Tout là-haut sur la montagne, on aperçoit des chevreuils.
Là-bas:
Au loin, là-bas, tout là-bas au confin de la plaine, le soleil se couche à l’horizon dans un concert de couleurs fauves.
Çà et là signifie de manière distanciée, clairsemée.
De même par-ci, par-là, de-ci, de-là. Le sens est au hasard, de manière désorganisée. Dans le poème de Verlaine Les sanglots longs, nous lisons:
Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. Tout suffocant et blême, quand sonne l’heure, je me souviens des jours anciens et je pleure ; et je m’en vais au vent mauvais qui m’emporte, de-çi, de-là, pareil à la feuille morte.
Qu’elle est l’origine de l’accent grave sur le là?
Il faut remonter à l’époque de Geoffroy Tory en 1529, et à son ouvrage Le Champ fleury, dans lequel il envisage la création de signes diacritiques. Les signes diacritiques sont des éléments adjoints à une lettre d’un alphabet pour en modifier la valeur ou pour distinguer des mots homographes. Cet élément peut être suscrit (les accents étant placés sur une lettre) ou souscrit (placé sous la lettre, comme dans la cédille ç).
Les accents ont une incidence sur la prononciation. D’où le nom donné, comme en musique, les graves et les aigus. L’accent grave est emprunté au latin gravis qui signifie pesant, lourd, grave pour un son.
De fait, il est possible, avec un peu de bonne volonté – à vrai dire, la différence n’est pas toujours nettement audible, selon les parlers régionaux – de distinguer subtilement la prononciation de là:
Alors là.
Oh là là!
et de l’article féminin singulier la:
la chose
la question
Une illustration
Qu’on est bien… par Guy Béart
Qu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien
Dans ces bras-làQu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du genre qu’on n’a pas
Qu’on est bien
Dans ces bras-làC’est la vraie prière
La prochaine aime le prochain
C’est la vraie grammaire
Le masculin s’accorde avec le féminin
{au Refrain}Certains jouent quand même
Les atouts de même couleur
Libres à eux moi j’aime
Les valets sur les dames, les trèfles sur les cœurs.
{au Refrain}Les creux sur les bosses
Tout finit par se marier
Les bons sur les rosses (les personnes dures, méchantes)
Et même les colombes avec les éperviers
{au Refrain}Qu’on est bien
Dans les bras
D’une personne du sexe opposé
Qu’on est bien
Dans ces bras-là


