Un quidam, c’est comme on dit familièrement un illustre inconnu, une personne sans réputation, un monsieur tout le monde, quoi…
La chanson Le quidam de l’auteur-compositeur Guy Béart l’illustre bien:
Écoutez l’histoire à coup sûr obscure
D’un pauvre quidam et de ses tourments
Tout ce qu’il subit comme mésaventure
Pour connaître enfin la gloire du momentIl était simple quidam
Son père était quidam
Son frère était quidam
Et lui était quidam aussi
Le chanteur narre les mésaventures d’un homme prêt à faire un coup d’éclat pour avoir son nom dans les journaux, il se jette dans la Seine mais il est repêché sans qu’on lui demande qui il est, il allume un incendie mais on ne veut pas croire que c’est lui, etc.
Pourtant un beau jour, il fut pris, c’est chouette
Pour un crime qu’il n’avait pas commis
Quand le procureur demanda sa tête
Il fut condamné par chance inouïe
Ce jour-là, on vit partout sa bobine (familièrement “sa tête”)
Dans tous les journaux de notre contrée (de notre pays)
Puis elle parut sous la guillotine
Ce fut le début de sa renomméeMalheureusement une coquille infime (une petite erreur)
Se glissa dans l’orthographe de son nom
De sorte que hélas, toujours anonyme
Il finit quidam sans rémission
Bigflo et Oli nous livrent un rap moderne assez déprimant sur le sujet : Monsieur tout le monde:
Seul dans l’ombre, je ne suis qu’un monsieur tout le monde
J’avance, je tombe, je ne suis qu’un monsieur tout le monde
J’ai jeté l’éponge, comme monsieur tout le monde
Je plonge dans le plus sombre de mes songes (de mes rêves)
Qui est-ce? On ne sait pas. C’est un quidam!
En grammaire
C’est aussi la fonction d’un pronom, le bien nommé “indéfini”, de désigner une singularité indéterminée :
quelqu’un, quelque chose, n’importe qui ou n’importe quoi, quiconque
ou d’un adjectif qualificatif
quelconque
Quelques exemples d’emplois et de constructions?
Vous entrez dans une boutique de vêtements de sport. Il n’y a personne. Vous appelez : “Il y a quelqu’un?” Le vendeur paraît. Un vrai sportif, quelqu’un de musclé, de costaud. “Vous désirez quelque chose?” “J’ai besoin d’un survêtement. Quelque chose de confortable, d’élégant si possible, et de facile à entretenir.”
Il y a un aphorisme de Pierre Dac, acteur, artiste comique, vantant son propre talent de pouvoir interpréter tous les rôles:
Ce n’est pas n’importe qui qui peut être quiconque.
L’adjectif quelconque se place soit devant le nom. Il est masculin et féminin et il prend un s au pluriel, il peut signifier alors n’importe quel(s) / n’importe quelle(s):
Pour dépoussiérer l’écran d’un ordinateur il est préférable de ne pas utiliser un quelconque chiffon; mieux vaut utiliser un tissu spécial.
Ou après le nom il peut prendre la nuance péjorative de ordinaire:
Telle boulangerie est décevante, les pains y sont hors de prix et assez quelconques, je dois le dire.
(Pour plus de détails, voir mon cours en ligne avancé n° 25)
Ornons la grammaire de quelques couplets de Guy Béart, en introduisant les adverbes “quelque part” et “ailleurs”.
Jamais le ciel ne se lève
Sur mes pauvres fleurs
Moi, dans le brouillard, je rêve
Qu’il fait beau ailleursIl fait toujours beau quelque part
Si ce n’est pas là, c’est ici
Que s’ouvre au ciel une éclaircie
Où va le soleil goguenard
Il fait toujours beau quelque part
Littérature philosophique : Présentation d’un ouvrage de Michel Foucault
La vie des hommes infâmes
Michel Foucault rassemble en 1977 des textes, pris dans les registres d’internements dans des prisons ou dans des hôpitaux, rédigés au début du XVIIIème siècle
Ces personnages appartiennent à des milliards d’existences qui sont destinées à passer sans trace.
À l’oeuvre de Plutarque, au premier siècle, intitulée La vie des hommes illustres aussi nommée Les vies parallèles, destinée à montrer l’incidence de la civilisation grecque sur la civilisation romaine (un Grec illustre est placé en parallèle avec un Romain illustre comparable), Michel Foucault adjoint La vie des hommes infâmes, des êtres sans gloire et sans renom, conformément à la “fama”, terme qui encore au Moyen Âge désigne la réputation auprès de l’opinion publique. Ces vies d’hommes sont décrites dans les registres des maisons d’enfermement. Les personnes y sont fichées selon des traits de caractères qui justifient, objectivement selon des critères moraux, médicaux, juridiques de l’époque, leur incarcération. Des existences obscures ou infortunées, qui ne laissent une trace que par l’écriture dans un registre qui énonce leurs crimes.
Presque comme dans la chanson de Guy Béart, le quidam, on réalise que le hasard de votre position vous fait illustre ou infâme, par l’écriture et selon les pouvoirs en place et les lois.
Où donc est la noblesse de la trace posthume? Ne vaut-il pas mieux être un quidam et souscrire à la morale de Jean de la Fontaine : “Pour vivre heureux vivons cachés”.
LE GRILLON
Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L’azur, la pourpre et l’or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encore moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas :
Autant vaudrait n’exister pas.Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants :
Aussitôt les voilà courant
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper ;
L’insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !Pour vivre heureux, vivons cachés



