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Accueil / Podcasts / La lettre de Françoise / Z comme… les zazous!
Z comme… les zazous!

Boris Vian (c) Domaine public

Z comme… les zazous!

La lettre de Françoise

Françoise Le Roux

Introduisons ce mot avec une anecdote entendue récemment:

Un fils de bonne famille présente à sa mère la femme qu’il veut épouser, une personne parfaitement éduquée, sociable et enjouée, moderne. Mais alors que tout le monde félicite la mère sur le choix de son fils, celle-ci* exprime, malgré tout, des réticences: “Oui mais, elle a quand même un petit côté zazou, vous ne trouvez pas?” Comprendre “déluré”.

*un point de grammaire?
“Celle-ci” est un pronom démonstratif. Pour obtenir des précisions grammaticales sur les adjectifs et les pronoms démonstratifs, voyez mes leçons en lignes, aux cours intermédiaires n° 9 et 12.

Qu’est-ce qu’un zazou?

L’encyclopédie Larousse du XXème siècle, parue peu de temps après la fin de la guerre, et ordinairement prolixe, donne pour zazou une définition laconique, comme pour se débarrasser du terme.

Zazou: un surnom donné à Paris en 1942 à la jeunesse excentrique.

En revanche la dernière édition du Grand Robert nous éclaire davantage:

Zazou: nom donné pendant la seconde guerre mondiale, et dans les années qui suivirent, à des jeunes gens qui se signalaient par leur passion pour le jazz américain, le Swing, et leur élégance tapageuse.

L’origine du mot

By The Library of Congress – [Portrait of Cab Calloway, Columbia studio, New York, N.Y., ca. Mar. 1947] (LOC), Public Domain
« Zazou » vient d’un morceau de Cab Calloway Zaz Zuh Zaz (1933). Calloway est le chef de file du Swing, avec des solos et des rythmes fous. Benny Goodman ou Lionel Hampton font partie du mouvement.

Cela se passe pendant la guerre, dans une atmosphère de danger, entre l’occupation allemande qui réprime, comme étant subversif, tout ce qui vient d’Amérique, et le gouvernement de Vichy. L’État français du maréchal Pétain prétend, quant à lui, moraliser la jeunesse. Les chantiers de la Jeunesse sont là pour inculquer les valeurs de l’ordre nouveau. Or le Zazou représente l’opposé de l’idéal pétainiste.

Il faut comprendre que les Zazous sont des jeunes gens souvent issus des milieux aisés de “la bonne bourgeoisie”, comme on dit. Ils sont élevés de manière stricte, tenus à l’écart de la politique comme s’ils n’avaient pas atteint leur majorité.

Michelle Vian, la première épouse de Boris Vian, écrivain saxophoniste, ingénieur, poète, nous parle de ce temps-là. Elle raconte sa jeunesse, et son parcours de Zazoue (oui, on trouve le mot écrit au féminin avec un “e” final).

J’étais une oie blanche (une jeune fille pure et naïve) /…/ J’étais très serrée (surveillée) à la maison. Mes parents avaient choisi d’habiter le 98 rue du Faubourg-Poissonnière, à Paris, parce que l’appartement donnait sur le lycée Lamartine, de sorte qu’ils pouvaient me surveiller avec des jumelles. Je me demande pourtant bien ce que j’aurais pu faire au lycée Lamartine, qui avait la réputation d’être coincé (puritain) comme ce n’est pas possible.

C’était la guerre, mes parents me destinaient un type affreux : il avait un ventre, il suait, mais avait demandé ma main. J’ai donc dû sortir avec lui. Il avait alors essayé de m’embrasser, c’était horrible! Je l’ai raconté à ma mère, elle m’a dit: «Comment, il t’a embrassée, et tu ne veux pas l’épouser? Mais tu es une cocotte (une fille sans moralité) !» C’est comme ça que je suis devenue une féministe avant la lettre.

La stabilité sociale change avec l’insécurité de la guerre. Les familles explosent.

C’était pendant l’été 1940, à Capbreton, où nous étions descendus un peu en avance à cause de l’exode. J’étais seule là-bas avec mon frère Pierre-Claude. Mon petit frère s’était noyé, ma mère était partie rejoindre mon père à Agen. Sur la plage, j’ai rencontré /…/

Michelle épouse Boris Vian, sans grande conviction. Sa nouvelle vie de liberté à Paris lui suffisait.

C’était la guerre. On n’avait aucune idée de l’avenir. A Paris, où on n’avait le droit de rien, il y avait la défense passive, des avions qui volaient, les fenêtres qui étaient encollées de papier bleu. Alors qu’est-ce qu’on en avait à foutre (à faire)? Les Anglais se faisaient piler (massacrer, bombarder) à Dieppe, on n’avait pas à manger, on n’avait pas d’électricité, pas de casserole, rien. On était zazous, il n’y avait que le jazz qui comptait… Une vie sans jazz avec les Allemands, ça ne comptait pas. Alors pourquoi ne pas se marier, puisque le lendemain on pouvait être morts?

L’existentialisme

Jean-Paul Sartre, Boris et Michelle Vian, Simone de Beauvoir

A la libération ce n’est plus le même contexte, plus de raison d’être frondeurs et les Zazous disparaissent peu à peu. Les lieux de Saint-Germain-des-prés et du Quartier latin attirent alors de jeunes intellectuels, des gens de Lettres, des philosophes.

C’est le début de l’existentialisme, une forme d’humanisme qui cherche à recadrer le monde et la place de l’homme, avec Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir… Boris Vian pour qui le succès arrive en 1946, avec le livre au titre blasphématoire J’irai cracher sur vos tombes. Michelle Vian calme le jeu quant au titre:

Oui, c’est moi qui ai trouvé le titre. Boris pensait à «J’irai danser sur vos tombes». Je ne trouvais pas ça très révolutionnaire. Il fallait que ce soit très fort, très provocant, mais ce que les gens ne savent pas, c’est que dans les contes hassidiques, ceux d’Isaac Bashevis Singer par exemple, des juifs se font cette menace: «Si tu ne fais pas ça, je ne te laisserai jamais tranquille, j’irai te tirer la barbe et cracher sur ta tombe.»

Malgré la référence classique à Isaac Bashevis Singer -que tout le monde ne connaît pas- Michelle Vian conseille à Boris de prendre un pseudonyme pour apposer ce titre sulfureux. C’est ce qu’il fait sous le nom de Vernon Sullivan.

Concernant l’expression philosophique, l’Existentialisme -dont la définition de Sartre est «l’existence précède l’essence» – cherche à montrer que l’homme n’est pas déterminé à sa naissance avant d’agir, avant d’avoir à se construire par ses actes. Tout est encore possible.

Histoire de finir en chanson, revenons à nos moutons!

Pour revenir à nos Zazous, terminons joyeusement la présentation sur une chanson populaire un peu folle, “déjantée” comme on dit maintenant :

Il y a des zazous dans mon quartier

Jusqu’ici sur terre un homme pouvait être
Blanc ou noir, ou rouge, ou jaune et puis c’est tout
Mais une autre race est en train d’apparaître
C’est les Zazous, c’est les Zazous
Un faux col qui monte jusqu’aux amygdales
Avec un veston qui descend jusqu’aux genoux
Les cheveux coupés jusqu’à l’épine dorsale

Voilà le Zazou!

Il y a des Zazous dans mon quartier
Moi je le suis déjà à moitié
Un de ces jours à votre tour
Vous serez tous Zazous comme eux
Car le Zazou c’est contagieux
Ça commence par un tremblement
Qui vous prend soudain brusquement
Et puis on pousse des hurlements Ah !
Wa da la di dou da di dou la wa wa !

Si vous rencontrez un jour sur votre passage
Un particulier (quelqu’un, un homme) coiffé d’un fromage mou
Tenant dans ses doigts un poisson dans une cage
C’est un Zazou
Si votre épicier vous dit :
J’ai du gruyère
Mais malheureusement il ne reste que les trous,
Ne supposez pas qu’il fuit de la cafetière (qu’il perd la tête) :
Il est Zazou!

A son futur gendre avant-hier ma concierge
Disait : Voyez vous, ma fille est un bijou
Elle est encore mieux que si elle était vierge
Elle est Zazoue!
En prenant le train j’ai vu le chef de gare
Qui m’a dit : “Mon cher, je ne suis plus cocu* du tout
Je suis quelque chose de beaucoup plus rare :
Je suis Zazou!

*c’est une chanson populaire dont le refrain est “il est cocu le chef de gare” et que les jeunes gens en groupe chantaient quand le train s’arrêtait en gare.

A la société devant payer sa dette,
Devant la guillotine Gégène a dit : Je m’en fous
Y a déjà longtemps que j’ai perdu la tête
Je suis Zazou!

Avec une mondaine (une prostituée de luxe) de la place Pigalle
Mon ami Léon a fait les quatre cents coups (s’est bien amusé)
Ça lui réussit car pour ses vingt-cinq balles (vingt-cinq francs, ou euros?)
Il est Zazou!

Et à mon tour un de ces jours
On finira par m’emmener
Dans un asile d’aliénés
Entre Zazous, on se retrouvera
Et c’est fou ce qu’on rigolera!
Quand sous la douche on chantera
Wa da la di dou da di dou la wa wa !

Paroliers : Henri Martinet / Raymond Vincy

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